dimanche 18 août 2013

Le bétail

Ce matin comme tous les jours, ils arrivaient à la chaîne, et, n'étant pas stupides, ils savaient tous très bien ce qui les attendait. Jean n'aimait pas ça, mais il fallait bien que quelqu'un le fasse.
Il marqua un arrêt, se signa de la croix, et continua à aiguiser ses couteaux. Comme tous les matins, ils seraient égorgés dans les règles de l'art, les uns à la suite des autres. Il donnerait la viande à son frère et la peau au tanneur du coin, qui n'avait jamais aussi bien fait tourner son commerce. Un peu plus loin, on brûlait les femelles un peu rondes pour en récupérer la graisse et l'envoyer dans les hôpitaux. Des bruits d'animaux, mugissant, gémissants, se faisaient entendre dans toute la ville.


"Ils n'ont pas d'âmes, vous avez promis, maître Jean ?". Son assistant avait la voix qui tremblait. A trois reprises, le jeunôt avait vomi hier, ayant le coeur léger car nouveau dans le métier.
"En les traitant, tu ne fais pas que fonctionner notre boucherie, mais c'est l'intérêt général, c'est la République, le Progrès, que tu sers. Alors bien sûr, que Dieu le veut. Il ne pourrait jamais te reprocher quelque-chose qui aide les autres."
L'autre n'avait pas l'air convaincu.
"Allez, maintenant mets tes bouchons dans tes oreilles, et au travail !" conclut le boucher.


Le sang coula encore à flots cette journée-là, et tout se passait très bien, jusqu'à ce qu'une petite chose toute tremblante soit présentée, le cou sur le plan de travail. L'animal sanglotant était tellement terrorisé qu'il était à deux doigts de s'étouffer avant même que la lame ne tranche sa gorge. Jean leva le bras... puis reposa le tranchoir.


Furieux, il s'adressa au soldat qui lui amenait la marchandise :
"Je ne m'occupe pas de leurs petits, on avait dit ! Allez-vous en de chez moi, bande de chiens !" Ses bras croisés sur son tablier couvert de sang, il n'avait l'air ouvert à aucun compromis.


Le soldat fit signe à son officier, qui prit Jean à part et lui expliqua qu'il comprenait, mais que personne ne voulait le faire, qu'il était dans l'embarras, et qu'il avait reçu une commande venant de gens très haut-placés qu'il devait expédier dans les plus brefs délais. "Mettez-vous à ma place, bon sang ! Allez... je vous offre un franc pour chaque petit que vous dépècerez, vous avez ma parole d'honneur !"
Le boucher réfléchit un instant, en se touchant le menton, puis demanda trois francs pour deux. Le soldat acquiesça, et fit signe à ses hommes de reprendre le travail.


Jean soupira, prit le jeune bambin par ses boucles dorées, et lui ouvrit la gorge d'un coup sec. Des enfants... oui... mais bon, ce ne sont que des Vendéens après tout.

La sucrerie

Il restait planté devant elle, bouche bée, ses yeux écarquillés comme s'il venait d'être témoin d'un miracle. Puis sa bouche se déforma en un sourire qui fit baisser les yeux de la pauvre fille en larmes. Ses grands globes plissés, son regard fixe et malveillant, ses longs sourcils noirs hirsutes, son sourire même se transformait en une fente infâme qui avalait l'ignoble visage d'où tombaient une à une les écailles de peinture puante.

Le clown ne l'avait pas encore touchée, mais elle se savait déjà souillée de cette vision d'horreur qui la hanterait toutes les nuits, si toutefois il devait la laisser vivre après ce qu'il comptait faire.


Mais comme dans les plus mauvais cauchemars d'enfant, ses jambes ne répondaient plus aux efforts incroyables dont elle usait pour se sauver.



Lentement, la chose se rapprocha de sa proie, et, sans détourner son regard prédateur, elle posa une main gantée sur sa cuisse nue et douce. Ses obscènes lèvres tuméfiées sucèrent l'index de son autre main, qu'il dirigea lentement vers les lèvres de la fille terrorisée.

Le chapeau

Il était là, sous un soleil de plomb, assis bien droit sur la pierre brûlante, les mains jointes sur le pommeau cuivré de sa canne. Sous son chapeau ajusté pour ne laisser que la fraicheur du vent marin, ses traits fiers et nobles esquissaient le sourire subtil d'une joie que l'on garde pour soi, de peur qu'elle ne s'envole en la partageant avec quelqu'un qui ne comprendrait pas.
Monsieur Rosseti était de ces vieux bougres libres comme l'air, qui, sachant leur vie derrière eux, n'avaient plus de soucis, ni rien à prouver au reste du monde. La vérité, c'est qu'il ne s'était jamais senti aussi bien que depuis qu'il savait qu'il en avait fini. Depuis longtemps il n'essayait plus de contrôler son monde, il acceptait enfin la réalité telle qu'elle était.